Canicule et changement climatique : il faut transformer l’organisation du travail (Tribune UGICT-CGT)

Texte publié le 26 août 2026.

Face aux conséquences de la crise climatique, l’Ugict-CGT, l’organisation des cadres, techniciens et ingénieurs de la centrale syndicale, appelle à repenser les modes de production et de consommation, et à transformer démocratiquement le travail.

L’Ugict représente les ingénieurs, cadres et professions intermédiaires du privé comme du public. Celles et ceux qui conçoivent les bâtiments, entretiennent les réseaux, font fonctionner les hôpitaux, les transports, les industries, les laboratoires, les collectivités ou encore les infrastructures numériques. Celles et ceux qui éclairent les décisions par la recherche et l’expertise, mettent en œuvre les politiques publiques, encadrent des équipes, assurent la maintenance des installations, organisent les secours et l’assistance aux sinistrés, prennent chaque jour des centaines de décisions qui conditionnent la sécurité des personnes et la continuité des activités.

Partout en France, un constat s’impose : nos organisations du travail, déjà profondément marquées par des décennies de politiques libérales, ont été conçues pour un climat qui n’existe plus. Les bâtiments surchauffent. Les équipements atteignent leurs limites. Les réseaux sont fragilisés.

Les témoignages que nous recevons illustrent cette réalité : absence d’adaptation, services en surchauffe, contestation de droits de retrait, mise en danger… Une procédure ne rafraîchit pas un bâtiment. Une circulaire ne remplace pas un investissement. Une note de service ne protège pas un salarié.

Faire tenir un système qui n’a pas été préparé

Celles et ceux qui font fonctionner les organisations sont sommés de faire tenir un système qui n’a pas été préparé. Les ingénieurs doivent garantir la sûreté d’installations vieillissantes malgré des conditions de travail dégradées. Les techniciens doivent maintenir des équipements critiques alors que la chaleur altère la vigilance. Les managers doivent protéger leurs équipes sans disposer des moyens nécessaires.

La question des conditions de travail est centrale. Toutefois cette situation révèle une fragilité beaucoup plus profonde et nous oblige à intégrer pleinement les enjeux climatiques dans les choix de production, de management et d’investissement.

Lorsque la chaleur réduit les capacités cognitives de celles et ceux qui assurent la sécurité ferroviaire, la sûreté nucléaire, la maintenance des réseaux… ce n’est pas seulement leur santé qui est en jeu. C’est notre sécurité collective. C’est la capacité même de notre société à continuer de fonctionner.

Pourtant, les arbitrages continuent de privilégier le court terme. Nous savons mobiliser des milliards d’euros en quelques semaines, mais face à un risque climatique pourtant documenté, déjà présent et appelé à s’aggraver, les décisions et les investissements indispensables continuent d’être différés.

Il devient chaque jour plus évident que cette incapacité n’est pas seulement technique : elle est le produit d’un modèle économique où la rentabilité immédiate prime sur la prévention, la sécurité et l’intérêt général. Il est illusoire de prétendre « réarmer le pays » alors même que nous montrons notre incapacité à faire face aux crises que nous vivons déjà : canicules, incendies, sécheresses ou crises sanitaires.

Cette contradiction est devenue insupportable.

Instaurer un droit de refus et de propositions alternatives

Nous refusons que les professionnels deviennent les fusibles d’une impréparation organisée. Nous refusons que la responsabilité juridique, professionnelle et parfois pénale repose sur des femmes et des hommes qui ne disposent ni des moyens matériels, ni des effectifs, ni des pouvoirs de décision leur permettant de garantir la sécurité des équipes et, plus largement, de faire face à la multiplication des crises.

C’est pourquoi nous proposons d’ouvrir un nouveau chantier démocratique.

Les professionnels investis d’une responsabilité doivent bénéficier d’un véritable droit de refus et de propositions alternatives. Lorsqu’ils estiment que les conditions ne permettent plus de garantir la sécurité des personnes, des installations ou de l’environnement, ils doivent pouvoir suspendre une activité, exiger des mesures correctives ou refuser d’engager leur responsabilité sans craindre de sanctions. Ce droit ne protégerait pas seulement ces professionnels. Il protégerait les salariés, les usagers, les populations et l’intérêt général.

Mais ce droit ne suffira pas si les décisions continuent d’être prises selon les mêmes logiques.

Nous ne pourrons pas adapter nos organisations au changement climatique sans transformer leur gouvernance. Les crises que nous traversons montrent que les décisions prises uniquement sous l’angle des coûts conduisent à sous-investir dans la prévention, à retarder les adaptations indispensables et à faire peser les risques sur celles et ceux qui travaillent.

Redonner toute sa place à l’expertise du travail réel devient une nécessité démocratique autant qu’un impératif de sécurité.

Écouter celles et ceux qui font vivre le travail réel

C’est pourquoi il faut renforcer les contre-pouvoirs dans les entreprises comme dans les administrations. Les représentants des salariés doivent retrouver de véritables capacités d’intervention sur les questions de santé, de sécurité et d’organisation du travail. Les professionnels doivent être davantage associés aux décisions stratégiques qui engagent leur responsabilité et celle de la collectivité. Cette exigence conduit naturellement à rétablir des instances spécialisées en santé au travail, à renforcer les prérogatives des représentants du personnel et à faire une place majoritaire aux administrateurs salariés dans les conseils d’administration afin que les choix de long terme puissent enfin primer sur les logiques financières de court ou moyen terme.

Les canicules, la sécheresse et les incendies révèlent une réalité plus profonde. Répondre aux défis climatiques ne sera pas seulement une affaire de technologies ou d’investissements. Il faudra revoir nos modes de production et de consommation, mais aussi transformer démocratiquement le travail. Cela suppose de reconnaître enfin la valeur de l’expertise de celles et ceux qui font vivre le travail réel et de leur donner les moyens d’intervenir.

Parce qu’aujourd’hui, le véritable danger n’est plus de ne pas savoir. Le véritable danger est de continuer à ne pas écouter et à ne pas agir.

Caroline Blanchot, secrétaire générale de l’Union générale des Ingénieurs, Cadres et Techniciens (Ugict) de la CGT.

>> Tribune publiée dans Le Nouvel Obs